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ans
le Grand Nord, la moindre erreur prend des proportions parfois dramatiques.
Même Norman, pourtant aguerri à toutes les sortes de
pièges que tend l’hiver, peut se laisser surprendre.
Rebelle, le Grand Nord joue encore des tours même à l’un
de ses plus fervents défenseurs, comme pour lui rappeler que
rien n’est jamais définitivement acquis, que ces grandes
étendues sauvages qu’il arpente respectueusement depuis
tant d’années gardent un côté indomptable.
Surestimer les capacités d’un chien peut être l’une
de ces erreurs. C’est ce qu’a expérimenté
Norman. La marge de manœuvre était insuffisante pour récupérer
la mauvaise exécution d’un ordre de direction que Norman
avait donné au chien qu’il avait mis en tête pour
remplacer Nanook. Voulk est passé trop près d’une
zone de glace fragile, si près que la glace s’est rompue.
Passée la première seconde de surprise au contact de
l’eau glacée, les chiens se sont immédiatement
agrippés de toutes leurs griffes aux rebords de la glace. Déployant
toute leur énergie et, aidés en cela par une répartition
de leur poids sur quatre pattes, les chiens sont parvenus à
s’extirper de ce bain glacé et grâce à leur
formidable puissance musculaire, à en arracher également
le traîneau qui les retenait prisonniers dans l’eau.
Malheureusement, Norman, dont les mouvements sont déjà
ralentis par l’hypothermie, rate l’occasion de s’accrocher
au montant du traîneau qui déjà s’éloigne
dans un raclement de verre brisé. La glace s’effondre
autour de lui à chacune de ses tentatives pour grimper dessus
et son corps s’engourdit, ses vêtements, sitôt au
contact de l’air, gèlent et l’entravent davantage.
Il le sait… Il vient de laisser partir sa dernière chance
avant que le froid ne le terrasse…
Norman rappelle les chiens sans y croire… La détresse
dans sa voix certainement autant qu’une fragilité inhabituelle
ont fait prendre conscience à la jeune chienne Apache que son
maître était en danger. Sa réaction première,
guidée par son instinct fut la fuite pour survivre.
Puis,
son intelligence lui a permis de comprendre la situation et de réagir
vite. Son dévouement pour son nouveau maître a pris le
dessus sur la peur. Entraînant ses compagnons, l’attelage
entier, comme un seul chien, est revenu chercher Norman, lui sauvant
la vie en lui permettant de reprendre appui sur le traîneau
et en le hissant sur la glace. Emu aux larmes quand il raconte cette
histoire, Norman avoue qu’au début, il ne croyait pas
en cette chienne qu’on lui avait donnée. Depuis ce jour-là,
une magnifique complicité s’est installée entre
ces deux êtres et je ne sais de quelle paire d’yeux déborde
le plus d’amour quand leurs regards se croisent.
Les trappeurs qui utilisent encore des chiens ont généralement
des attelages de cinq à huit chiens, rarement plus. Deux raisons
à cela. Les lignes de trappe, longues de 50 à 100 kilomètres
en moyenne, sont des pistes tracées en début d’hiver
à travers les paysages – généralement forestiers
– qui sont censés abriter les plus fortes concentrations
d’animaux à fourrure. Le trappeur dispose d’une
à trois lignes de trappe le long desquelles il tend ses pièges,
parfois plus de cent sur une même ligne.
Ces lignes ne vont pas d’un point à un autre en suivant
l’itinéraire le plus facile. Au contraire, elles slaloment
dans les coins giboyeux, vont explorer des combes ou des fonds de
vallée, longent et traversent un bois, montent et redescendent
vers des lieux qui, pour des raisons obscures ou non, abritent tel
ou tel animal à fourrure. En un mot, ces pistes n’ont
rien à voir avec ce qu’un musher pourrait tracer, à
savoir l’itinéraire le plus rapide possible, évitant
tout détour. Un attelage long de plus de huit chiens ne pourrait
emprunter ces pistes pleines de virages, de montées et de descentes.
Il faut donc un attelage compact, répondant parfaitement aux
ordres. On sélectionne des chiens robustes plutôt que
rapides.
Vivre avec les chiens
La seconde raison est d’ordre “économique”,
à savoir qu’un chien coûte cher à nourrir.
Certes, le trappeur pêche et chasse pour subvenir aux besoins
de ses chiens mais, à raison de 3 à 5 kilos de poisson
ou de viande par jour, cela donne plus d’une tonne par an et
par chien ! Le trappeur a tout intérêt à réduire
leur nombre au strict minimum, sachant qu’il ne lui faut guère
plus de cinq ou six chiens pour transporter ce dont il a besoin pour
une semaine. L’été, certains trappeurs et Inuits
emmènent leurs chiens sur une île assez vaste pour qu’ils
puissent y trouver leur nourriture eux-mêmes pendant toute la
période estivale : œufs, jeunes oies et canards que la
meute chasse en groupe, mulots et autres petits ou grands mammifères,
poissons échoués sur les berges (en période de
remontée des saumons, il peut en arriver des centaines). Ainsi
les chiens font de l’exercice, ils vivent en liberté,
ce qui leur permet d’avoir une vie de meute, et ils font “économiser”
à l’homme qui les entretient le reste de l’année
quelques mois de soins et de nourriture. Malheureusement, ce genre
d’île, que l’on trouve en mer près des côtes
ou sur quelques très grands fleuves, reste rare.
Le choix de l’attelage
Le trappeur doit aussi être “musher” (conducteur
de traîneau). Il place généralement en tête
un chien qu’il a senti dès son plus jeune âge prédisposé
à cette tâche. C’est un chien équilibré,
calme, et qui regarde droit dans les yeux. Dans une portée,
il écartera les chiots peureux, qui s’inquiètent
de tout mais qui feront peut-être d’excellents chiens
de traîneau, ainsi que ceux qui sont trop sauvages, durs à
apprivoiser, indépendants. Il sera plus attentif à ceux
qui surveilleront sans arrêt les allées et venues des
humains, rechercheront leur contact, essaieront de comprendre leur
attitude, pencheront la tête comme pour les interroger lorsque
quelque chose dans leur comportement les étonnera. Ceux-là
sont assurément des chiots qu’il conviendra d’essayer
de dresser comme leaders. Certains chiots déçoivent,
d’autres surprennent, mais il faut insister avant d’abandonner
: en effet, certains chiens se déclarent tardivement et des
progrès rapides peuvent conduire à une progression nulle,
alors que des progrès lents mais réguliers donnent souvent
des chiens exceptionnels. En cela, le dressage est une des étapes
les plus passionnantes du “métier” de musher.
Les premières sorties doivent impérativement s’apparenter
à un jeu. Il ne faut pas réprimander l’élève,
qui doit avant toute chose se passionner pour la course avec ses congénères.
Une fois qu’il sera complètement mordu par ce “jeu”,
alors seulement on lui apprendra qu’il existe des règles
qui vont lui permettre d’aller encore plus loin. À quoi
servirait-il d’apprendre les règles du horsjeu à
un jeune joueur de foot qui n’aurait plus envie de taper dans
un ballon ? Il en est de même avec les chiots. Il ne faut surtout
pas, et sous aucun prétexte (à l’exception de
ceux qui mordent harnais et cordes), réprimander et corriger.
Un jeune chien que l’on prépare à devenir un jour
chien de tête sera placé non devant mais, dans un premier
temps, juste derrière celui ou ceux (on place souvent deux
chiens en tête) qui occupe cette position. Ainsi, il va apprendre
plus ou moins consciemment les ordres basiques de direction : djee
pour la droite et yap pour la gauche. On n’utilisera pas gauche
et droite car le chien fait mal la différence entre ces deux
sons principaux que sont “au” et “oi”, assez
proches phonétiquement, alors que le “i” de djee
est à l’opposé du “a” de yap. Placé
derrière le chien de tête, le jeune chien va vite assimiler
le fait d’aller à gauche et à droite avec ces
ordres mieux que s’il occupait une place proche du traîneau
où les changements de direction sont atténués
par la longueur de l’attelage. Ensuite, passé environ
une saison, le jeune chien va être placé à côté
de celui qui va devenir son mentor et l’éduquer tout
autant que son maître. Gare alors au manque de réactivité,
car certains chiens de tête ne supportent pas d’être
ralentis dans leur prise de direction par un jeune chien.
Notre chien de tête
VOULK en fait partie. Il devient irascible et coléreux si on
lui colle un jeune chien mal mis qui ne comprend pas assez vite à
son goût. Apache en a parfois fait les frais. Certains passages
du film, à l’arrêt et même en course, montrent
les réprimandes de son maître qui, par amour, lui pardonnait
pourtant bien des erreurs !
Mais pas toutes. Il y a tout de même des limites, surtout quand
on aime autant que Voulk le travail bien fait. Après cette
nouvelle saison d’apprentissage, il convient de placer
de façon épisodique le jeune chien seul en tête,
avant qu’il ne se complaise trop dans ce rôle d’assistant,
tout en veillant à ne pas le dégoûter. Il arrive
que, écrasé par cette responsabilité toute neuve,
le jeune chien fasse un blocage, parfois définitif s’il
est mal
compris par le musher.
Voulk est un chien exceptionnel. C’est le patriarche, le vieux
sage. Il a vu tant de choses! J’ai voulu qu’il fasse partie
de cet attelage, qu’il en soit le leader. Une belle fin de carrière
auprès de moi, car Voulk réalise ici ses derniers tours
de piste. Il a treize ans et je sais que bientôt, il ne sera
plus là. Dans ses yeux dorés, pleins de songes, se lisent
toutes les pages blanches que nous avons écrites ensemble.
Existe-t-il un chien de traîneau qui en fait autant que lui
? Il a traversé le Grand Nord canadien avec Norman et moi,
l’Alaska, la Laponie jusqu’en Russie, il a remonté
toutes les montagnes rocheuses canadiennes depuis la Colombie-Britannique
jusqu’à Dawson, bouclé la Yukon Quest, la course
de traîneaux à chiens la plus dure du monde, de Whitehorse
jusqu’à Fairbanks. Il a même traversé les
Carpates roumaines, galopé sur les pistes du Jura ou des Alpes,
traversé de part en part et un peu dans tous les sens le nord
du Québec. Il est avec OTCHUM, son père, un chien qui
aura marqué ma vie, qui l’aura accompagnée durant
treize ans d’aventures incroyables.
Il ne pouvait pas ne pas faire partie de cette équipe de sept
chiens. Je ne pouvais pas lui “refuser” cette joie de
m’accompagner encore une fois sur cette ultime aventure car,
malheureusement, je sais que les prochaines se feront avec ses fils.
Et qui plus que lui possède l’incroyable patience nécessaire
aux prises de vues ? Qui mieux que lui obéit aveuglément,
confiant dans les ordres les plus loufoques qu’exige le tournage
de certaines scènes dans lesquelles nous cherchons à
recréer des situations contre nature que n’importe quel
chien évite ? Passer dans un trou d’eau, s’aventurer
sur de la glace instable, s’engager dans une ravine définitivement
trop abrupte, Voulk est capable de faire tout cela. Sa confiance est
totale. Si je lui demande de le faire, il le fera. Par amour, par
amitié (…).
Nous n’aurions pas tourné le même film sans lui,
car beaucoup de scènes n’auraient tout simplement pas
pu être réalisées. Norman est tombé en
amour avec lui, et Voulk lui a accordé sa confiance (…).
Voulk est sûr. Il anticipe les ordres et les exécute
avec une précision qui permet, lui placé en tête,
d’écrire son nom sur un lac immaculé !
L’attelage du film
Les compagnons indéfectibles qui ont accompagné Norman
le temps du film sont les suivants : APACHE – qu’on ne
présente plus – avec ses allures de mannequin et ses
beaux yeux bleus, elle attire les regards et prend la pose. Elle en
use et abuse, mais on lui pardonne volontiers.
Entre Crevette et elle c’est la guerre. Voulk n’a pas
résisté à son charme et la couve du regard. Elle
a ses humeurs, telle une star qu’elle croit être. CREVETTE
est une femelle de la pointe du museau jusqu’au bout de la queue.
Tendre, câline, et capable de toutes les fourberies pour obtenir
ce qu’elle veut. Opiniâtre et courageuse, un peu précieuse
parfois, mais on peut compter sur elle. Des trois femelles de l’attelage,
c’est elle qui domine. Elle chaperonne affectueusement PUSSY
tout en gardant la distance qui sied à son rang de leader.
En revanche, elle vit très mal la relation amoureuse de Voulk
et d’Apache. Crevette est jalouse, parce qu’Apache a la
faveur non seulement de Voulk mais également des hommes. Elle
se venge en usant de son autorité mais cela ne la rend pas
pour autant sympathique. Il faut s’évertuer à
lui consacrer du temps et de l’attention.
Avec ses yeux d’or, il piège le soleil et attire le regard.
MINIK est un coureur, un fou de la piste qu’il avale avec un
appétit de gourmand plus que de gourmet. Minik ne sait pas
s’économiser. À peine attelé, il saute
et jappe en tous sens comme si ses jérémiades
allaient accélérer le départ (…). Minik
fait partie de ces chiens qui ne se calment pas avec l’âge,
mais c’est un chien formidable et son énergie est communicative.
NABUCO n’est pas un mauvais bougre, du moins pas aussi mauvais
qu’il n’y paraît. Sa position de chef de meute auxiliaire
le dessert. En éternel conflit avec Voulk, qui le domine et
ne lui tolère pas la moindre incartade, il souffre de cette
position intermédiaire et ne fait rien pour y remédier.
Eternellement à l’affût, parfois fourbe avec les
autres, il est un peu le mal aimé de l’attelage. Mis
à l’écart, il rêve de dominer et ne s’épanouira
pas tant que cette place ne lui reviendra pas. Alors seulement Nabuco
pourra devenir lui-même. Doté d’un bon fond, il
deviendra assurément un bon chef de meute.
PUSSY est hiérarchiquement la troisième femelle de la
bande mais elle s’en fiche. Etre première ou dernière,
quelle importance ? Pussy est née heureuse et le restera, au
diable la hiérarchie ! On perd trop de temps à gravir
les échelons. On dépense trop d’énergie
pour conserver sa place alors que la vie de chien de traîneau
est si belle, qu’il y a tant de choses à voir et à
apprécier. Jouir de la vie, voilà à quoi Pussy
s’emploie. Elle détient la médaille d’or
de la bonne humeur.
Enfin, reste ROX. Son nom lui va bien. Massif, fort et, comme souvent
dans ces cas-là, un peu pataud et terriblement gentil. Presque
trop, car il n’utilise cette puissance qu’au travail,
jamais pour s’imposer, si bien que les autres en profitent et
ne le respectent pas assez. Avec ses yeux vairons, l’un bleu
et l’autre marron, il attire le regard et appelle la caresse,
qu’il apprécie en s’abaissant jusqu’à
en redemander. Rox, c’est un grand câlin, un gros chien
avec un cœur énorme.
Faire la trace
Les chiens s’habituent vite à suivre un homme qui leur
ouvre la trace. La première chose qu’il leur faut comprendre,
c’est qu’ils ne doivent pas coller l’homme mais
respecter une distance de quelques mètres afin de ne pas venir
marcher sur l’arrière des raquettes. Les chiens de tête
qui doivent ouvrir la piste, même si une partie du travail a
été effectuée par le marcheur en raquettes, fatiguent
beaucoup plus vite que ceux qui suivent, et il convient de permuter
souvent les leaders. De plus, quand il fait - 30°C et davantage,
la neige devient aussi abrasive que du sable. Les pattes des chiens
de tête sont plus exposées que celles des chiens de queue
d’attelage puisqu’elles font le passage et brassent plus
de neige. Les coussinets, surtout en début de saison, sont
sensibles. Il faut les enduire de graisse pour les protéger
des crevasses et autres petites blessures.
Si la piste n’a jamais été faite et que la couche
de neige est importante, le musher marche en raquettes devant les
chiens afin de la tasser suffisamment pour permettre à l’attelage
d’avancer.
Si la piste est simplement recouverte d’un peu de neige, le
musher peut soit se mettre sur les patins du traîneau en marchant
derrière lui de temps à autre pour aider les chiens,
soit se placer immédiatement devant lui une jambe de chaque
côté du trait, la main droite ou gauche enserrant ce
qu’on appelle un “djebar” : une perche fixée
sur un des deux montants horizontaux du traîneau et qui dépasse
celui-ci de 1,50 mètre. Grâce à cette barre, le
trappeur maintient le traîneau très exactement dans l’axe
de la piste creusée dans la neige afin d’éviter
qu’il ne vienne mordre sur les bords de la véritable
tranchée que représentent certaines pistes.
Par contre, si la piste a été précédemment
utilisée et qu’aucune chute de neige n’est venue
la recouvrir, le musher reste sur les patins et dirige le traîneau
en s’aidant d’un frein, qui est l’élément
essentiel de la conduite. C’est lui qui permet de contrôler
le traîneau et les chiens dans les descentes, dans les virages
et partout où le musher doit intervenir. |
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