UN PRÉGÉNÉRIQUE À L'IMAGE D'UN FILM, par Nicolas Vanier
Nous sommes nulle part, du moins à un endroit qui ne ressemble à rien
de connu des hommes. De la glace et de la neige à perte de vue et
pour tout relief, les sculptures que le vent a taillées dans cette
blancheur uniforme. Un soleil pâle rase l'horizon. Il hisse péniblement
sa tête rouge et, comme si après avoir vu le paysage qu'il était sensé
réchauffer il avait décidé que c'était peine perdue, il retourne vers
des contrées plus humaines. D'ailleurs, ici, à quoi servirait-il ?
Il n'y a rien. Il fait - 40 °C et c'est le désert.
Rien ? Non, pas tout à fait.
Quelques loups, renards et ours polaires partagent cet univers glacial
avec une grande harde de caribous. Et des hommes sont venus jusqu'ici
pour tenter d'imprimer sur une pellicule 35 l'impression que dégage
ce paysage. Une impression que l'on retrouve justement nulle part
ailleurs.
Dans cette immensité, tout en haut du bout du monde, l'homme se sent
infiniment, minusculement petit. Il a ici, plus que partout ailleurs,
la sensation de vivre et d'exister. Comme une flamme dans l'obscurité
d'une nuit noire, il éclaire de la chaleur de son corps et de part
le mouvement qu'il crée,l'incroyable immobilité du lieu. Ici, le moindre
mouvement est un événement. Alors que dire du mouvement d'une harde
de plus de trois mille caribous, de l'entrechoquement de leurs grands
bois, du martèlement de leurs sabots, de l'halètement de ces milliers
de naseaux fumant un givre qu'ils exhalent en formant un nuage impressionnant,
comme si la harde prenait feu.
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Je voulais cette scène comme première image du film, montrer aussitôt
l'incroyable paradoxe de ces terres des pays d'en haut. Le spectacle
de cette harde créant un feu au dessus d'elle et, dans la même image,
l'homme essayant d'approcher cette harde, son souffle dans l'air
glacial formant au dessus de lui le même petit nuage de vie. Et
je voulais tourner cela au moment où le soleil en train de se coucher
caresse le paysage d'une lumière aussi irréelle que cette scène.
Au moment même où rasant le sol, ses rayons éclairent encore le
nuage de givre qu'exhalent les bêtes et l'allument comme un feu.
Et pour obtenir cela, il fallait tourner au plus profond de l'hiver,
en plein mois de janvier alors qu'à ces latitudes extrêmes, le jour
ne dure que trois heures.
Impossible ? Presque.
Jamais des caméras 35 n'ont tourné à plus de -35°C. Et que dire
des difficultés pour acheminer quelques trois tonnes de matériel,
autant de vivres, d'essence et d'équipements en tous genres, une
équipe de plus de vingt personnes en un endroit pareil ?
D'ailleurs, la première tentative se solde par un échec. Un terrible
blizzard balaie l'immense plateau qui sépare Inuvik de la mer arctique
au bord de laquelle se tient la grande harde. On n'y voit pas à
plus de deux mètres. La piste qu'ouvre en motoneige un Inuit, s'efface
derrière lui. Une seconde d'inattention, le temps de replacer le
masque qui protège le visage de la morsure du froid, et l'homme
est perdu. Devant lui, plus de trace. Il avance une fois à droite,
à gauche, s'arrête. Il est perdu. Derrière lui, les autres le dépassent
sans le voir. Derrière eux, leur piste s'efface aussi vitre qu'elle
a été tracée.
. Où est Thierry ?
. Il était juste devant moi, il n'y est plus
?
Mais où le chercher ? On se compte. Il en manque plusieurs. Que
faire ? Où chercher ? Appeler ? Le vent répond en riant, en hurlant
que nous sommes fous d'être ici dans la nuit et dans la tempête.
On repart. D'autres se perdent. On décide de faire demi-tour en
se suivant à se toucher pour ne plus en perdre. Le froid mord les
visages. La peau brûle. La glace rentre partout, recouvre tout.
Les cils se collent et il faut creuser des trous devant les yeux
pour voir. Voir quoi ? C'est le white out. La blancheur tourbillonnante.
Plus aucun repère. Alors il faut suivre à se toucher le phare de
la motoneige devant soi. L'Inuit teste, tourne, revient sur ses
pas, cherche les minuscules petits rubans accrochés sur des piquets
plantés de loin en loin. Enfin, on se retrouve et on rejoint le
havre de paix que représente la petite cabane tenus par un Inuit
au bord de la seule route de glace qui relie Inuvik au reste du
monde, au sud. Plusieurs heures s'écoulent avant que tout le monde
ne revienne par des chemins bien différents au point de départ.
Ironie du destin, l'Inuit, Oscar Hiram, mourra l'année suivante,
en se perdant de la même façon, dans la blizzard, alors qu'il allait
exactement là où nous essayions de nous rendre, près de la grande
harde.
L'année suivante, nous y sommes retournés car nous avons pas réussit
à faire les images que nous voulions lors de la première expédition
. Depuis plus d'un mois, le blizzard soufflait presque sans discontinuer.
Au blizzard succédait la tempête de neige, puis le vent revenait.
Impossible dans ces conditions de tourner la moindre image. Pourtant,
lorsque l'avion se posa à Inuvik, apportant équipe et caméra, le
froid s'étendit sur l'immensité blanche. Un temps calme et sec s'installa.
Le thermomètre chuta jusqu'aux abysses du froid et marqua -50°C.
C'était l'épreuve du feu pour les caméras que l'équipe image avait
testées elle-même dans des congélateurs, en concevant des systèmes
sensés permettre de tourner quand, à l'évidence et de l'avis de
tous, elles ne pouvaient plus tourner. L'approche et le transport
des caméras et de l'ensemble du matériel nécessaire à une prise
de vue en 35mm et à ces températures (plus d'une tonne) se fit dans
la nuit et à -52°C. La caméra mit une heure à se mettre à température
et à ronronner : 8, 10, 20 puis enfin, victoire : 24 images seconde.
La grande harde était là, devant nous. Le soleil se hissa sur l'étendue
blanche, brûlant le givre exhalé par les bêtes. Norman et son chien
entrèrent dans l'image et le moteur de la caméra chantait de plaisir.
Un frémissement parcourut l'échine des grands mâles dont les bois
incurvés au dessus de leur tête dominaient la harde. Ils se mirent
en mouvement, lentement puis de plus en plus vite ; la caméra les
accompagna un moment dans leur fuite. Les caribous dessinèrent une
sorte de V inversé dans le lointain. Le nuage les précéda encore
un temps, puis tout redevint calme et immobile. Seules les traces
témoignaient que nous n'avions pas rêvé. Plus tard, la pellicule
prolongerait cet instant à l'infini.
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