uelques instants par Thierry Machado, directeur de la photographie du film LE DERNIER TRAPPEUR...

Travailler sur ce film fut un rêve de gosse, un de ceux qui vous poursuivent tard dans la vie. Le Grand Nord n’est pas un pays, c’est une atmosphère, des lumières, des silences… le grand dehors.

Il y a les premières rencontres avec Norman et Alex, les entendre ne rien dire, étirer les secondes avec eux pour finalement perdre toute notion du temps.

…Ou Nicolas nous a emmené plus au Nord, au-delà du cercle polaire, au pays où semble t-il on a inventé le froid, où les jours s’appellent la nuit et les saisons l’hiver !

À son tour la nuit nous servira de toile de fond à un des plus merveilleux spectacles naturels qui soit, les Aurores boréales. Personne dans l’équipe n’oubliera cette nuit fantastique où les aurores dansaient au milieu des étoiles, où les loups à leur tour s’invitaient au spectacle avec des hurlements à déchirer les nuits les plus obscures.

Nous étions là, témoins d’un rêve qui était devenu réalité…

Mais cela, beaucoup d’autres l’avaient vécu, le projet de Nicolas était de le mettre en image ! Et là, le froid intense, la nuit polaire, le blizzard, devenaient autant de problèmes techniques, aucune caméra n’avait été préparée à endurer de telles conditions de tournage…pas plus que nous, mais nous ne le disions pas trop fort !

Plusieurs mois de préparation ont été nécessaires pour mettre au point le matériel de prise de vue. Nous avions à disposition un frigo que l’on pouvait programmer pour des températures de -55° ! Tout a été repensé, les optiques, les corps de caméra, les batteries et même le temps d’adaptation de nos pellicules…il fallait simplement s’habituer à passer de 20° à -55° le temps d’une ouverture de porte.

Nous avions pensé à tout ce qui était fragile mais nous avions un peu oublié la machinerie…notre chef électro a dû faire preuve d’ingéniosité pour lutter contre le froid et nous sortir de ce mauvais pas. Quand je l’ai vu prendre le chalumeau pour dégeler le travelling, j’ai pris toute la mesure de ce que nous vivions.

Pour Nicolas le froid était un personnage, deux hivers durant, nous avons essayé de l’apprivoiser. Tout était lourd, laborieux, la mise en place d’un plan prenait souvent des heures et au final nous nous retrouvions avec une seule prise (à cause des traces dans la neige…), sans parler des lumières qui jouaient avec nos raccords et nos nerfs.

…L’instant de la prise de vue sous marine (celle où Norman passe à travers la glace…), que l’on avait imaginé bien au chaud dans un bureau, arriva ! Plus de questions à se poser, il fallait enfiler la combinaison de plongée et se jeter à l’eau. À l’extérieur, le thermomètre
affichait - 4O°, l’eau était beaucoup plus chaude, elle se situait autour de 0° ! Un peu plus tard…

Tout arrive, un matin la température de notre petit paradis descendit à -52°, nous étions au nord du cercle polaire, le programme de la semaine était le tournage du pré-générique. Nous ne pouvions repousser les prises de vue et pour être franc, cela faisait des mois que nous courions après le grand froid, que nous rêvions de mettre à l’épreuve ces drôles d’engins…et nous.

Stéphane Paillard (le premier assistant caméra), refaisait tous les gestes si souvent répétés dans le frigo de Montréal, la caméra avait besoin de chauffer lentement, à son rythme…ce qui nous rendait un peu philosophe et surtout inquiet. Mais elle ne nous lâcha jamais et fit ce qu’on attendait d’elle, c'est-à-dire tourner régulièrement à 24 images/seconde. Il y a des jours où l’on aime ce métier.

Ce fut le cas quand les plans furent dans la boîte ; je peux dire que je crois bien qu’à cet instant, je l’adorais…